Le temps d’un silence
Je pose une question à une résidente.
Elle me regarde sans prononcer un mot.
Quelques secondes passent.
Mon premier réflexe est de reformuler ma question. M’a-t-elle entendue ? A-t-elle compris ? Refuse-t-elle de répondre ?
Puis je décide d’attendre.
J’aimerais vous dire que j’attends toujours la réponse avec sérénité. Mais ce serait faux. Il m’arrive de regarder l’horloge, de penser aux chambres qu’il me reste à faire ou aux résidents qu’il faut accompagner en salle à manger pour le repas. Dans ces instants, je découvre mes propres limites et elles apparaissent souvent avant celles des résidents. Car être agente de services hospitaliers, c’est aussi entrer chaque jour dans l’intimité des personnes, entendre leurs histoires ou remarquer un changement dans leur attitude.
Je suis agente de services hospitaliers depuis bientôt huit ans dans les Alpes-Maritimes. Au début, les silences dans une conversation me mettaient mal à l’aise. Lorsqu’un résident ne répondait pas immédiatement, j’avais tendance à reformuler, à proposer les mots qui semblaient lui manquer ou simplement à poursuivre mon travail, persuadée qu’il n’y aurait pas de réponse.
Au fil des années, mon regard professionnel a évolué. J’ai compris que répondre à une personne âgée ne signifiait pas seulement lui apporter une aide concrète. C’est aussi lui laisser l’espace nécessaire pour exprimer ce qu’elle souhaitait encore partager.
Ce malaise venait aussi d’une réalité quotidienne : en EHPAD, deux rythmes se rencontrent. Celui des professionnels qui sont soumis aux horaires et aux tâches à accomplir. Et celui des résidents parfois ralenti par l’âge, la fatigue ou les difficultés liées aux maladies. Ces deux rythmes ne s’accordent pas. Chaque jour, il faut trouver un équilibre entre prendre soin et avancer. Ou mieux : savoir jongler entre les deux.
Mais cette tension dépasse l’organisation du travail. Elle m’interroge aussi sur le sens même du soin. À quel moment accomplir une tâche peut-il nous faire oublier la personne qui se trouve devant nous ?
Je me demande parfois si je suis encore en train de prendre soin de quelqu’un lorsque mon esprit est déjà tourné vers la tâche suivante. Cette attente suspend mon geste et m’oblige à choisir : continuer ou attendre.
Avec le temps, j’ai appris à attendre.
Certaines personnes âgées n’ont pas perdu l’envie de communiquer. Elles ont perdu la rapidité avec laquelle les mots viennent. Il leur faut parfois dix ou vingt secondes pour construire une phrase. Pendant ce temps, il semble ne rien se passer. Pourtant une pensée cherche à se manifester, une phrase prend lentement forme.
Ce silence n’est pas une réponse. Il est la condition qui permet à une réponse d’exister.
Cette expérience m’a appris qu’écouter ne consiste pas seulement à entendre. C’est avant tout comprendre que le silence permet à chacun d’exister à son propre rythme, à sa propre image.
Certains résidents m’ont appris que la communication ne se limite pas aux mots.
Parmi eux, il y a un résident qui ne peut presque plus parler. Chaque jour, sa femme vient lui rendre visite. Elle lui prend la main et ils vont s’asseoir dans le jardin. Ils échangent quelques regards, quelques gestes. Je l’entends parfois lui donner des nouvelles de leur famille. Souvent, ils restent côte à côte.
En tant que professionnelle, je me demandais si la parole était réellement le fondement d’une relation. Peut-être qu’avant les mots, il y a simplement la présence de l’autre. Peut-être que cette situation est possible parce qu’ils se connaissent assez pour ne plus avoir besoin de tout exprimer.
Dans notre société, nous attendons souvent des échanges qu’ils soient rapides et immédiats. Les conversations s’enchaînent, les réponses arrivent presque instantanément et le silence devient parfois suspect. Mais ce couple raconte une autre histoire. Un regard peut remplacer une question. Une main posée sur une autre peut exprimer un soutien ou un réconfort que les paroles ne suffisent pas toujours à transmettre.
Cette scène m’a longtemps fait réfléchir.
Peut-être que la question n'est-elle pas tant de savoir si le silence est une réponse mais plutôt ce qu'il signifie.
Car il peut effectivement en être une. Il peut exprimer un refus, une colère ou une volonté d’ignorer l’autre. Mais il peut révéler un temps nécessaire pour trouver ses mots, une écoute attentive, une confiance qui n’a plus besoin de remplir chaque instant.
Finalement, ce que j’apprends en EHPAD dépasse largement les murs de l’établissement. Ces résidents me rappellent que communiquer, c’est aussi reconnaître l’autre dans son rythme, dans ses limites et dans sa manière d’être présent au monde.
Et si certains silences étaient au contraire ce qui permet encore une véritable rencontre ?
Après tout, je risque un jour de ne plus être capable de m’exprimer à cause du vieillissement ou de la maladie. A ce moment-là, mes silences seront-ils perçus comme gênants par mes proches ? Parviendront-ils à communiquer avec moi, au-delà des mots ? Pourrons-nous maintenir notre lien en toutes circonstances ?
Je ne sais plus si le silence est une réponse. En revanche, je suis convaincue qu’il peut être une forme de respect, une preuve de confiance et parfois une manière d’aimer que les mots ne puissent remplacer.
Le silence n’est pas un échec de la communication. C’est l’espace nécessaire pour que le lien entre deux personnes puisse apparaître. C’est accueillir ce qui existe entre eux, au-delà des paroles.