Pourquoi l’ennui est devenu si difficile à supporter à l’ère du smartphone ?
Aujourd'hui, le moindre moment de vide semble difficile à supporter. À l'arrêt de bus, dans une file d'attente ou entre deux tâches, la main se dirige presque automatiquement vers le smartphone, comme un réflexe devenu invisible.
Autrefois, ces instants laissaient plus facilement place à l'observation, à la rêverie ou tout simplement à l'ennui. Désormais, nous ressentons presque immédiatement le besoin de combler chaque interstice du quotidien avec des écrans, des messages ou des contenus courts.
Ce changement ne relève pas seulement d'une impression. Les recherches en psychologie et en neurosciences suggèrent qu'il pourrait être lié à notre usage des technologies numériques et à la disparition progressive des moments sans stimulation : ces quelques minutes où l'esprit n'est sollicité par rien de particulier et où l'ennui peut s'installer.
Pourtant, ce n'est peut-être pas le silence que nous cherchons à éviter. Le silence ne fait souvent que révéler l'ennui, tandis que l'ennui lui-même laisse émerger nos pensées, nos émotions et notre vie intérieure.
Notre seuil de tolérance à l'ennui a changé

Le cerveau s’habitue à ce que nous lui proposons.
Lorsqu’il est sollicité toute la journée par des messages, des notifications, des vidéos et des flux numériques, les périodes sans stimulation deviennent plus difficiles à supporter.
Autrefois, l’ennui faisait partie du quotidien : longs trajets, après‑midis sans activité, soirées calmes, vacances où l’on ne faisait pas grand‑chose. Aujourd’hui, ces moments sont plus rares. Et quand ils se présentent, nous les remplissons presque immédiatement avec des écrans.
À force de combler chaque “temps mort”, les moments vides deviennent inconfortables. La moindre minute sans distraction semble trop longue. Cette évolution s’est accentuée avec l’arrivée du smartphone, qui a profondément transformé notre manière d’occuper l’attente et l’inactivité.
Le smartphone a transformé les temps morts

Autrefois, les temps d’attente étaient inévitables. Aujourd’hui, ils sont devenus des occasions de consulter son téléphone.
Un trajet en bus devient un moment pour écouter un podcast ou faire défiler un fil d’actualités. Quelques minutes avant une réunion suffisent pour vérifier ses messages. Chaque interstice du quotidien peut être occupé par une activité numérique.
Peu à peu, le cerveau apprend qu’il existe toujours une récompense immédiate pour échapper à l’ennui : un nouveau message, une notification, une vidéo ou un contenu sur les réseaux sociaux.
Une revue systématique publiée en 2025 montre que les personnes qui supportent mal l’ennui ont davantage de risques de développer une utilisation problématique du smartphone, des réseaux sociaux ou d’Internet. Les auteurs suggèrent que ces technologies sont souvent utilisées pour faire disparaître rapidement l’ennui. Toutefois, ils restent prudents. Les études disponibles mettent en évidence un lien entre l'ennui et un usage problématique de ces technologies mais elles ne permettent pas de dire avec certitude que l'un est la cause de l'autre.
Ce réflexe, en revanche, devient presque automatique : dès que l’attention retombe, la main cherche le téléphone avant même que nous en prenions conscience. Ce n’est plus l’ennui qui s’installe, c’est le réflexe de l’éviter.
Ce que nous essayons réellement d'éviter

Lorsque les distractions disparaissent, autre chose apparaît.
Des pensées, des souvenirs, des inquiétudes, parfois des émotions difficiles à nommer. Le silence agit plus comme un révélateur que comme une absence.
Quand l’environnement sonore et visuel s’apaise, le cerveau bascule vers un mode plus introspectif : celui de la rêverie et de la pensée sur soi. Les neurosciences nomment ce fonctionnement le “réseau du mode par défaut”, associé à la réflexion intérieure et au vagabondage mental.
Il est possible que ce que nous fuyons ne soit pas le silence lui‑même, mais le face‑à‑face avec notre activité mentale : ce qui remonte lorsqu’aucune distraction ne vient l’anesthésier.
Ce face‑à‑face n’est pas toujours agréable. Il peut réveiller une fatigue, une insatisfaction, une décision à prendre ou un malaise plus diffus. L’ennui devient alors le moment où tout cela se rend à nouveau visible.
Pourtant, cet inconfort n’est pas forcément un problème. Les recherches montrent au contraire que ces moments peuvent remplir une fonction psychologique importante.
Pourtant, l'ennui n'est pas inutile

Ces périodes sans occupation particulière sont utiles.
L’esprit peut vagabonder, relier des idées, revoir une situation sous un autre angle lorsque rien d’urgent ne le sollicite. C’est souvent pendant ces moments que surgissent une idée nouvelle, une solution à un problème ou une réflexion plus personnelle.
Les travaux de la psychologue britannique Sandi Mann, notamment ses recherches avec Rebekah Cadman publiées en 2014, suggèrent que l’ennui peut favoriser la créativité en encourageant le vagabondage mental et l’imagination. Dans son ouvrage sur la science de l’ennui, elle explique que les périodes de faible stimulation laissent de la place à des associations d’idées nouvelles.
Nos souvenirs d’enfance en gardent la trace : après un long moment d’ennui, on finit par inventer un jeu, bricoler quelque chose, imaginer une histoire. Chez l’adulte, cela prend d’autres formes : une intuition, un projet, une prise de conscience.
Cette vision rejoint les travaux des psychologues Shane W. Bench et Heather C. Lench, publiés en 2013 dans “On the Function of Boredom”. Les auteurs proposent que l’ennui ne soit pas une émotion inutile, mais un signal adaptatif : lorsqu’une activité ne répond plus à nos attentes, l’ennui nous pousse à rechercher de nouveaux objectifs ou de nouvelles expériences.
L’ennui peut ainsi être vu comme un signal : il marque la frontière entre “ce qui ne nous nourrit plus” et “ce qui pourrait nous faire du bien, si nous acceptions de changer de rythme ou de direction”. Sans ce signal, nous perdons un repère intérieur.
Si l’ennui possède une véritable utilité, comment lui redonner une place dans un quotidien saturé de sollicitations numériques ?
Réapprendre à laisser quelques minutes vides

La prochaine fois que nous aurons quelques minutes devant nous, essayons de résister, ne serait‑ce qu’un instant, à l’envie de sortir immédiatement notre téléphone.
Observons simplement ce qui se passe quand le silence reste là un peu plus longtemps que d’habitude : ce qui remonte, ce qui agace, ce qui inquiète, ce qui inspire.
On croit souvent fuir le silence. En réalité, nous cherchons surtout à éviter l’ennui qu’il fait naître. Pourtant, cet ennui n’est peut‑être pas un ennemi.
L’ennui n’est peut‑être pas un vide à combler, mais un espace à laisser exister. Car entre deux notifications, il existe un territoire discret où le cerveau retrouve sa capacité à se parler à lui‑même.
Points essentiels
L'ennui est-il mauvais pour la santé ?
Pas nécessairement. L'ennui occasionnel est une émotion normale qui peut favoriser l'introspection, la créativité ou inciter à changer une situation devenue peu satisfaisante.
En revanche, un ennui chronique ou subi peut être associé à une baisse du bien-être psychologique.
Pourquoi ai-je immédiatement envie de regarder mon téléphone dès que je m'ennuie ?
Le smartphone offre un accès immédiat à une multitude de distractions : messages, vidéos, réseaux sociaux ou actualités. Avec le temps, le cerveau peut associer les moments d'ennui à ce réflexe, qui devient parfois presque automatique.
Les smartphones rendent-ils incapables de supporter l'ennui ?
Les recherches montrent une association entre une faible tolérance à l'ennui et un usage problématique des smartphones ou des réseaux sociaux.
En revanche, elles ne permettent pas d'affirmer que le smartphone est, à lui seul, responsable de cette évolution. De nombreux facteurs individuels et environnementaux entrent également en jeu.
Pourquoi le silence peut-il être inconfortable ?
Lorsque les distractions diminuent, notre attention se tourne davantage vers nos pensées, nos souvenirs ou nos préoccupations. Ce n'est pas forcément le silence qui est difficile à supporter, mais ce qu'il laisse apparaître.
Que se passe-t-il dans le cerveau lorsque nous ne faisons rien ?
Les neurosciences montrent que certaines régions cérébrales deviennent plus actives pendant les périodes de repos éveillé. Cet état, souvent associé au réseau du mode par défaut, participe notamment à la réflexion sur soi, au rappel des souvenirs, à l'imagination et à la planification.
L'ennui favorise-t-il vraiment la créativité ?
Certaines études suggèrent que des périodes de faible stimulation peuvent favoriser le vagabondage mental et l'émergence de nouvelles idées.
Cela ne signifie pas que l'ennui rend automatiquement créatif, mais qu'il peut créer des conditions favorables à la réflexion et à l'imagination.
Comment retrouver une meilleure tolérance à l'ennui ?
Il n'est pas nécessaire de supprimer complètement les distractions numériques. Commencer par laisser volontairement quelques minutes sans téléphone pendant une attente, une promenade ou un trajet peut suffire à réhabituer progressivement le cerveau à ces moments de calme.
Peut-on apprendre à apprécier l'ennui ?
Oui. Avec le temps, certaines personnes découvrent que ces moments deviennent moins inconfortables et qu'ils peuvent être propices à la réflexion, à la rêverie ou simplement à une pause mentale.
Comme toute habitude, la capacité à rester quelques instants sans stimulation peut se développer progressivement.[web:125][web:133]
Quelle est la différence entre le silence et l'ennui ?
Le silence est une absence ou une diminution de stimulations extérieures, tandis que l'ennui est un état psychologique. Il est possible d'être dans le silence sans s'ennuyer (en lisant, en méditant ou en contemplant un paysage), tout comme on peut s'ennuyer dans un environnement très bruyant.
Cette distinction s'intègre particulièrement bien à ton article, qui montre que ce n'est pas toujours le silence que nous cherchons à éviter, mais ce qu'il révèle de notre vie intérieure.